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Jeudi 22 juin 2006

Et tu demandes où Michel Butor est allé chercher ça.

Ca, ça ressemble à une injonction, une interpellation, une agression.

C’est le rapport de toi à l’autre, le rapport imposé de toi à l’autre, ça.

Il y a peu de gens qui peuvent sentir comme moi quand une lance est envoyée de quelqu’un à moi, pour me clouer sur place. C’est violent. Parce que la déchirure de la lance n’est pas agréable, elle grince comme un déni de liberté qui se cache sous les marques de l’affection.

Un jour, boulevard Saint Germain, mon nom a sonné comme une menace. J’ai senti tout de suite les débordements de souvenirs et regards mielleux, les ça fait si longtemps, tu n’as pas changé, pourquoi tu as déménagé. Et ça, je peux le dire, c’était très désagréable. Clouée sur place et contrainte de faire l’aller sans billet retour en poche dans l’ascenseur du temps, direction passé enterré pour de bonnes causes.

   Je peux pas dire, ça fait partie de moi, c’est sûr, toutes ces villes où j’ai passé sans imprimer ma marque nulle part. Ces visages que j’ai côtoyés et aussitôt oublié pour cause de sélection cognitive nécessaire à la survie de l’intelligence.

 Un jour, une amie m’a dit : « tiens, je suis fascinée par la sexualité des épinoches ». C’était une phrase inattendue c’est sûr mais pas dénuée d’intérêt. Parce que cette phrase là, elle ne mettait pas des fers aux pieds, non, elle ouvrait des horizons. Je n’ai pas très bien compris pourquoi elle était fascinée au final, ç’avait peut-être quelque chose à voir avec le désarroi des hommes face aux femmes modernes, je ne sais pas.

 Toujours est-il que figée boulevard Saint Germain, avec mille souvenirs qui couraient vers moi, en sprint sans ligne d’arrivée, je n’avais pas fière allure. J’ai bafouillé quelque chose je fais quelque chose et passée cette phrase de politesse la réincarnation du pan de ma vie me fait la description par le menu détails des 10 dernières années de sa vie et de comment elle a conquis ce statut social de premier plan qui fait qu’elle est maintenant si, tellement épanouie.

 

 

-     et toi ?

  Moi j’ai pensé à cette faculté incroyable de l’être humain à s’épuiser en refoulements pénibles pour au final échouer lamentablement devant une question si anodine, posée par une autorité à peine légitime.

 J’ai pensé je pourrais dire que je suis allée au Rwanda aider les enfants malades et infirmes mais que j’ai reçu une balle perdue alors je suis rentrée temporairement en France et je travaille sur l’exil des républicains espagnols dans le sud de notre beau pays et sur les camps qu’on y a bâti spécialement pour eux et que ça, ton statut social chèrement conquis n’y changera rien, j’aurais pu dire que j’ai appris l’allemand et l’arabe et que je m’apprête à enquêter à Kaboul sur les jeunes filles qui s’engagent dans les milices islamistes radicales et j’aurais pu dire que ce que j’ai fait depuis 10 ans n’a pas d’importance, parce que ce qui est important c’est le cours du monde, et la non-fin de l’histoire, ce qui est important c’est qu’un jour on retrouve la réincarnation de son passé boulevard Saint Germain où il ne se passe jamais rien de neuf, comme partout ailleurs en Europe, finalement, que ce qui est important c’est de ne pas se demander ce qu’on a fait les 10 dernières années parce que ça, c’est d’une vanité sans nom.

 

 

J’ai dit : « j’ai un bel appartement où je me sens chez moi ». « j’y ai mis de beaux tapis, et des photos que j’ai prises lors de mes voyages et je m’y sens bien ». «  parfois je mets la musique très fort, j’écoute très fort, parce que je n’ai pas de voisin, j’ouvre toutes les fenêtres et je chante très mal et très fort et là, je me sens tout à mon aise, tout chez moi, là je sais que personne ne me demandera mes comptes de résultats et méthodes d’évaluation de mes objectifs ».

 La réincarnation : « tu n’as pas changé, hein, toujours aussi idéaliste ».

 

Boulevard Saint Germain, il ne se passe jamais rien, pour autant que je puisse en juger. Parfois une actrice ou un écrivain sort prendre un café, mais comme parfois c’est souvent, ca n’est plus tellement intéressant à la longue.

 

 

 

 

 

Par annette papaille - Publié dans : papaillette
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